Editorial - La recherche en gestion : savoir méditer sur ce que tout le monde a devant les yeux

Régis Meissonier

Abstract


Il y a 18 ans de cela, la revue Systèmes d’Information et Management voyait le jour et allait devenir un des éléments de structuration et de légitimité de la communauté francophone des chercheurs en systèmes d’information. A l’époque, je débutais mon doctorat et j’étais loin d’imaginer que l’année où la revue atteindrait l’âge de la majorité, j’aurai alors l’honneur d’en être nommé rédacteur en chef, et de succéder ainsi à Frantz Rowe et à Yves Pigneur. Depuis janvier, Yves m’a donc transmis les rennes en prenant soin du passage de relais dans cette nouvelle aventure qui s’offre à moi. Je mesure pleinement l’extraordinaire travail de mes prédécesseurs qui a permis à la revue de se hisser en haut des classements alors que la communauté SI demeure, en effectifs, une des moins importantes des Sciences de Gestion. Ce résultat, nous le devons également à ceux qui travaillent davantage dans l’ombre et dont la participation est cruciale à la vie d’une revue scientifique. Je pense au rôle que jouent les membres du comité éditorial, mais également aux évaluateurs qui acceptent de consacrer du temps à commenter les soumissions en vue de retenir et d’améliorer celles qui pourront être publiées. Enfin, je voudrais saluer les auteurs qui font le choix de SIM comme support de publication. On ne peut, bien sûr, que féliciter ceux qui, à l’issue de souvent plusieurs cycles d’évaluations, voient leur article accepté. Pour autant, on oublie trop souvent d’encourager ceux auxquels nous demandons de reconsidérer leur travail et ce parfois intégralement. Je tiens ici à encourager les auteurs qui font ou feront le choix de ne pas laisser leur travail inachevé, de ne pas s’en remettre à la facilité de la renonciation, et d’aller au bout de cette démarche qui consiste à apprendre à construire des connaissances et à les rendre intelligibles auprès de toute une communauté de lecteurs.

A ce titre, je souhaitais que mon premier éditorial puisse être l’occasion de remettre en cause une croyance qui, à mon sens, n’a pas d’autre valeur que celle d’un lieu commun. Le travail de publication dans les revues bien classées est trop souvent assimilé à un sorte de « chemin de croix » visant à décourager les auteurs les moins déterminés et  à instiller une sorte de sélection naturelle où seuls certains types d’articles, conformes aux conditions préétablies par l’environnement académique, auraient des chances de survie. Or, comme l’écrivait Madeleine Grawitz, dans les sciences sociales, « la tâche n’est point de contempler ce que nul n’a encore contemplé, mais de méditer comme personne n’a encore médité sur ce que tout le monde a devant les yeux. » (1993, p. 317). En d’autres termes, l’éventail d’actions des chercheurs est large à partir du moment où l’on a compris comment méditer… La recherche en SI ne sera jamais épuisée tant que l’on sera capable d’en analyser les thèmes avec des prismes et des démarches délivrant de nouveaux éclairages. Au-delà des controverses sur les niveaux de qualité qu’imposent aujourd’hui les revues académiques à leurs auteurs, comprenons donc qu’il s’agit moins de s’aligner à des standards internationaux dominants, que de s’inscrire parmi tous les possibles qui sont offerts, tant au niveau des thèmes que des paradigmes à l’aune desquels ils peuvent être appréhendés. Il suffit pour cela de lire les travaux sur la manière avec laquelle la recherche a évolué en systèmes d’information depuis les trente dernières années (Sidorova, 2008 ; Taylor and Dillon, 2010) pour se rendre compte que la discipline a dépassé le stade des querelles intestines de l’époque où elle construisait sa propre légitimité. Dans ce numéro, nous publions trois articles de recherche dont les thématiques et les méthodologies utilisées illustrent ces propos.

L’article de Sylvie Michel et François Cocula porte sur l’évaluation de la performance des systèmes d’information. A cet effet, l’article propose une adaptation du modèle de DeLone et McLean. Celui-ci a tellement été utilisé dans la littérature en SI, que l’on a certainement eu tendance à oublier que l’enjeu d’une recherche empirique est plus de chercher à contextualiser des modèles pour des fins opérationnelles, que de chercher à en identifier une hypothétique généricité pour des fins de controverses académiques. Après une revue de la littérature très riche sur le modèle lui-même, ses utilisations, ses limites et ses critiques, les auteurs en développent une adaptation auprès du secteur bancaire. La forte intensité informationnelle de ce domaine d’activité, couplée au renforcement du rôle du chargé d’affaires, rend la place des systèmes d’information particulièrement structurante. Les vingt-trois entretiens, menés avec des dirigeants ainsi que des utilisateurs, permettent de proposer une version revisitée du modèle ISSM qui est ensuite testée auprès d’un échantillon de plus de 500 utilisateurs du SI front-office de deux des plus grandes banques françaises. Les résultats mettent en exergue, entre autres, l’inter-dépendance des variables et l’élément pivot que représente la qualité de l’information.

L’article de Carine Khalil et Aurélie Dudezert porte, pour sa part, sur le rôle des systèmes d’information dans les changements organisationnels. A cet effet, les technologies de l’information soutiennent une forme d’autonomisation des acteurs dans les organisations de par les accès qu’elles permettent aux savoirs disponibles dans l’entreprise. En même temps, en formalisant et en rendant plus transparents les échanges d’information, elles autorisent une forme de contrôle individualisé du travail. Ceci renvoie donc à la problématique de la dualité autonomie – contrôle qui bien que célèbre dans les théories des organisations ou du contrôle de gestion (Bouquin, 2011), n’a été que peu étudiée en SI dans le cas des usages liés aux Systèmes de Gestion des Connaissances. A cet effet, l’article présente l’originalité d’utiliser le modèle théorique de Reynaud qui permet de comprendre l’articulation des règles imposées et des règles auto-produites au sein des organisations. L’article retranscrit l’étude de cas qui a été opérée sur neuf mois auprès de la SNCF. Vingt-trois entretiens ont été abondés d’observations non participantes liées à l’immersion des chercheurs sur leur terrain. Les résultats montrent que la hiérarchie tend à formaliser, via le SGC, les échanges d’information et de connaissances pour des fins de contrôle mais que les opérationnels tendent à développer des usages déviants de ces technologies afin de préserver une marge d’autonomie. Ceci nous rappelle donc les effets pervers des « règles du bien apprendre » (Baumard, 1996) de même que l’équilibre délicat et intelligent restant à trouver entre l’autonomie des individus et le contrôle de leurs tâches.

Enfin, l’article de Sophie Renault traite d’un des concepts organisationnels les plus novateurs que médiatisent les technologies de l’information. Malgré son essor spectaculaire et ses différentes déclinaisons dans des domaines allant de la captation d’idées (open-innovation) à la finance d’entreprise (crowdfunding), le crowdsourcing laisse planer une interrogation dont la simplicité est révélatrice du changement radical induit au niveau des pratiques managériales : comment fait-on pour gérer une foule ? Dans cet article à portée exploratoire, l’auteur développe une caractérisation du crowdsourcing  et de ses potentiels en terme de création de valeur pour les entreprises. La partie empirique développe une analyse intra-cas et inter-cas de trois plateformes de crowdsourcing dont la diversité des objectifs est représentative de la pluralité des formes sous-jacentes au concept. L’apport de ce travail, est dès lors de proposer une taxonomie du crowdsourcing qui outre le fait d’en identifier les formes, permet de comprendre les enjeux des entreprises qui font ainsi le choix de recourir aux potentiels d’une foule anonyme de contributeurs et non aux prestations d’un fournisseur pré-déterminé.

Dans la rubrique « Vient de paraître », Saïd Hassar présente l’ouvrage « Les référentiels du système d'information » de Pascal Rivière, Joël Bizingre et Joseph Paumier  publié chez Dunod. La terminologie, les répertoires, les catégories et les nomenclatures ont toujours été des notions élémentaires de la conception des systèmes d’information. Pourtant, les référentiels ont des implications déterminantes dans l’ingénierie contemporaine des systèmes d’information que l’ouvrage se propose d’éclaircir et d’actualiser à l’ère des réseaux sociaux ou du Big Data. Enfin, la rubrique « Revue de thèse » est dédiée à la présentation du travail doctoral de Amélie Bohas : « Vers une analyse de la relation systèmes d’information, développement durable et responsabilité sociale d’entreprise : l’adoption et l’évaluation du Green IT ». Alain Cucchi nous offre une synthèse de cette thèse de plus de 500 pages soutenue en décembre dernier à l’université Jean Moulin Lyon 3. Au-delà des débats conjecturaux sur les effets des technologies de l’information sur l’écologie et/ou sur le développement durable, la thèse a une visée managériale liée aux motivations des entreprises à adopter des Green IT, ainsi qu’aux problématiques organisationnelles induites par leur mise en œuvre et leur évaluation.

Une recherche hypothético-déductive sur le modèle le plus populaire de la performance des TI (ISSM) ; une étude de cas sur les changements organisationnels ; une recherche exploratoire sur le crowdsourcing ; un ouvrage sur un élément fondamental de la conception des SI (les référentiels) ; une thèse sur les Green IT… Voilà donc des méditations bien différentes sur ce que tout le monde avait pourtant devant les yeux…

Bonne lecture !

 

Régis Meissonier, Rédacteur en Chef


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References


Baumard P. (1996), Organisations déconcertées : la gestion stratégique de la connaissance, Editions M, Paris, 1996

Bouquin H. (2011), Les fondements du contrôle de gestion, Presses Universitaires de France, 2011

Grawitz M. (1993), Méthodes des sciences sociales, Dalloz, 1993

Sidorova A. (2008), "Uncovering the intellectual core of the information systems discipline.", MIS Quarterly, vol. 32, n°3, p. 467–503.

Taylor H., Dillon S. (2010), "Focus and diversity in information systems research: meeting the dual demands of a healthy applied discipline.", MIS Quarterly, vol. 34, n°4, p. 647–690.




DOI: http://dx.doi.org/10.9876/sim.v19i1.603